Disque - Mana, Cinq danses rituelles
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Cover Disque Jolivet

Mana, Cinq danses rituelles

Texte d'introduction au disque

André Jolivet a donné aux six mouvements de Mana, suite pour piano, les noms des objets que lui a offerts Edgard Varèse lorsque celui-ci quitta la France en 1933 pour retourner aux États-Unis. Inspirée par Beaujolais, L'Oiseau, La Princesse de Bali, La Chèvre, La Vache et Pégase, l'œuvre est dédiée à Louise Varèse.
Jolivet qui se refusait à les décrire, disait de ces objets : « Il faut les avoir vus pour goûter leur charme et mesurer leur personnalité ». Que sont-ils ? Beaujolais ? un pantin désarticulé fait de bois et de laiton ; l'Oiseau ? un oiseau de métal découpé par Calder ; la Princesse de Bali ? une poupée indonésienne en alpha tressé ; la Chèvre ? une figurine en paille ; la Vache ? une vache en fil de fer sculptée par Calder ; Pégase ? un cheval en raphia… non ailé. Et le compositeur confiait : « Après avoir été les témoins de sa vie journalière, ces six objets sont devenus mes compagnons, et, par les souvenirs qu'ils représentent pour moi, par leurs formes naïves ou leurs caractères primitifs, par les influx qu'ils ont emmagasinés à vivre dans le champ magnétique de fort potentiel de Varèse, ils sont devenus en quelque sorte mes fétiches familiers  ». Il expliquait ainsi le choix du titre de Mana. Ce mot emprunté aux civilisations primitives où les « individus de chaque clan ne font qu'un avec leurs fétiches et leurs totems » et qui, pour lui, signifiait « cette force qui nous prolonge dans nos fétiches familiers ».

Mais « ces six pièces méritaient aussi leur titre - disait-il - parce que […] je leur ai confié un message : c'est en effet par elles que j'ai tenté pour la première fois de réaliser ma conception de la musique »1.
L'œuvre, composée en janvier 1935, a été créée en décembre 1935 par Nadine Desouches. Fred Goldbeck, témoin de cette première, et apparemment le seul critique musical à avoir osé une analyse de l'œuvre après son écoute, affirmant que « nul musicien ne contestera au rythme sa dignité d'élément essentiel de la musique », ajoutait : « Grand mérite d'André Jolivet de clamer à cor et à cri la primauté du rythmique. Dans Mana on peut voir les Sioux danser, les lions rugir et les jeunes chiens aboyer devant l'autel du Rythme. Guerre au métronome. Point de quartier à la carrure. Mais à nous, la tension des asymétries ! À nous, les triolets lancinants, le spasme des syncopes. La frénésie du rythme commande l'ambiance harmonique  […]  Et comme la sensibilité de Jolivet est très sûre, il est fort curieux de voir ces mélismes tourner savamment (et peut-être inconsciemment) autour des résolutions toujours refusées  »2.

Ainsi Mana, première composition de Jolivet caractéristique de son propre système d’écriture musicale est une nouveauté. Elle est une nouveauté "atypique" dans lecontexte de la création musicale pianistique d’alors. Jolivet y expose un monde sonore indépendant fort éloigné des courants dominants et notamment du néo-classicisme. Quatre années s’écoulent entre Mana et les Cinq danses rituelles ; ces deux œuvres pour piano de Jolivet délimitent la période pendant laquelle « il cherchait à rendre à la musique son pouvoir magique » et qui voit naître notamment, les Cinq incantations 3, la Danse incantatoire 4, ou l’Incantation "Pour que l’image devienne symbole"5.

Pour le compositeur, il ne s’agit pas dans les Danses rituelles, « d’un exotisme de décor, d’archéologie ou de folklore musicaux […] Il s’agit de revenir aux sources et de retrouver par delà les siècles, les vraies nécessités humaines de la musique et ce rôle qu’elle a trop souvent perdu pour devenir un agrément de dilettante ». Et nous entraînant dans le domaine du mystère, de la magie, des forces incantatoires, il nous convie aux rites qui jalonnent la vie d’un être primitif et nous nous initions nous-même aux événements qui marquent son existence : Danse initiatique–Danse du héros–Danse nuptiale–Danse du rapt–Danse funéraire. C’est-à-dire les danses de la naissance et de la puberté, de la guerre et de la virilité, de l’amour et du mariage, de la mort et de la résurrection.

Les Cinq danses rituelles écrites en 1939, étaient destinées à un ballet Le cercle enchanté sur un argument de Claude Vermorel. La version piano en fut donnée le 15 juin 1942 par Lucette Descaves 6. Les pièces furent accueillies comme « s’élevant d’emblée au-dessus de toutes les formes engendrées par la technique du piano » car l’écriture pianistique de Jolivet « fait naître un clavier qu’on dirait démultiplié, sans pourtant la moindre parenthèse de virtuosité voulue. Au style dénudé d’agréments se réunissent les marques nettement dessinées de certains motifs, qui apparaissent par étapes, comme le mécanisme de la cristallisation ». Pour rendre à la musique son pouvoir magique, Jolivet ne craignit ni d’utiliser « des modes originaux offrant une certaine parenté avec les modes orientaux », ni de retrouver l’élément rythme – déjà rencontré dans Mana – soit « allié à d’insistantes mélodies », soit « dans toute la brutalité propre aux rites des peuples primitifs »7.

Quand la version orchestrale fut créée par André Cluytens, Jolivet confia : « Le concert du 5 décembre (1944), où l’on donnait mes Danses rituelles, s’est déroulé dans une atmosphère très "Sacre du printemps". Rien n’y a manqué : cris, attrapades, sifflets, et finalement les acclamations ont dominé le tout dans un ensemble triomphal »8. Sans doute, les auditeurs avaient-ils réagi selon la conception de Jolivet : « Et quand les sons vibrent, il faut renoncer à toute spéculation intellectuelle, et éviter toute prédisposition émotionnelle : il faut accueillir les vibrations sonores partout ce qui en nous est purement sensible c’est-à-dire peut-être plus le corps physique que le corps psychique. Il ne s’agit plus de savoir si telle ou telle musique plait ou ne plait pas – il s’agit de la ressentir – sans se demander ni pourquoi ni comment ».

Alors, que la musique soit !


Christine Jolivet-Erlih

Paris, ce 10 septembre 2002


1. Citations choisies dans une présentation inédite de Mana par Jolivet (Archives André Jolivet, Paris).
2. Fred Goldbeck, dans "André Jolivet : Mana", La Revue musicale, n° 162, janvier 1936, p. 54-55.
3. Pour flûte seule.
4. Œuvre pour orchestre, deux ondes Martenot et piano.
5. Pour violon ou pour flûte en sol ou pour ondes Martenot.
6. À l’ École Normale de Musique de Paris.
7. Éric Sarnette, dans "Premières auditions", Musique & Radio, avril 1943.
8. Lettre à Madame O. De Bry, janvier 1945.


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